Peut-on être heureux d’être parent et regretter sa vie d’avant ?

Devenir parent est souvent présenté comme un bouleversement heureux. L’arrivée d’un enfant peut effectivement apporter un amour nouveau, des moments de joie intense, un sentiment d’accomplissement ou donner une dimension différente à la vie. Pourtant, elle s’accompagne aussi de pertes dont il est beaucoup moins courant de parler. La liberté de décider au dernier moment de sortir. Les grasses matinées. Le silence. Les voyages organisés sans réfléchir aux horaires de sieste. Le temps passé seul ou à deux. La possibilité d’être malade sans devoir malgré tout s’occuper de quelqu’un. Parfois, plus simplement, la sensation d’avoir du temps devant soi.

Il est possible d’avoir profondément désiré ses enfants, de les aimer sans réserve et de regretter certains aspects de la vie que l’on avait avant eux. Ces sentiments ne sont pas contradictoires. Ils racontent plutôt l’ampleur de la transformation que représente le fait de devenir parent.

Devenir parent implique aussi de renoncer

Les grandes transitions de vie sont rarement constituées uniquement de gains. Choisir une voie signifie généralement en abandonner d’autres. Pourtant, concernant la parentalité, cette dimension est souvent difficile à reconnaître. Le discours social laisse davantage de place à ce que l’on gagne qu’à ce que l’on perd. Évoquer les renoncements peut alors sembler ingrat, voire incompatible avec l’amour que l’on porte à son enfant. Or, reconnaître une perte ne signifie pas regretter le choix qui l’a provoquée. On peut aimer vivre dans un nouveau pays et regretter sa famille. Être heureux dans une relation et parfois regretter certains aspects de la vie célibataire. Aimer son travail et regretter la liberté des vacances.

La parentalité n’échappe pas à cette logique. Elle ouvre une nouvelle vie, mais elle en ferme aussi certaines possibilités, au moins temporairement.

Ce qui manque n’est pas toujours la vie d’avant elle-même

Lorsque des parents disent regretter leur vie d’avant, ils ne souhaitent pas nécessairement revenir à une existence dans laquelle leur enfant n’existerait pas. Ce qui manque peut être beaucoup plus précis : la spontanéité, l’autonomie., le repos, une vie sociale plus facile, une certaine insouciance, le sentiment d’être responsable principalement de soi-même, la disponibilité pour son couple, le temps consacré à ses centres d’intérêt. Parfois même une version de soi qui semblait avoir davantage de place pour exister. Identifier ce qui est réellement regretté est important, car « ma vie d’avant me manque » peut recouvrir des réalités très différentes.

Une personne qui manque de sommeil depuis des mois ne regrette peut-être pas son ancienne existence : elle regrette de pouvoir se reposer. Une autre souffre surtout d’avoir perdu des espaces personnels. Une autre encore découvre que son couple est devenu presque exclusivement une équipe chargée de faire fonctionner la maison. Mettre des mots précis sur ce qui manque permet parfois de sortir d’un sentiment global selon lequel toute la vie était plus simple avant.

L’ambivalence fait partie de la parentalité

L’une des difficultés vient probablement de l’image très idéalisée que nous avons de l’amour parental. Parce que cet amour peut être extrêmement puissant, nous imaginons facilement qu’il devrait produire des sentiments tout aussi absolus : être heureux d’être avec son enfant, profiter de chaque étape, trouver du sens aux sacrifices et ne pas avoir envie d’être ailleurs. La réalité psychologique est beaucoup plus nuancée.

On peut attendre avec impatience de retrouver son enfant après une journée de travail et rêver d’être seul une heure après son retour. Être ému de le voir grandir et regretter l’époque où certaines choses étaient plus simples. Attendre le coucher avec impatience et aller regarder une photo de lui vingt minutes plus tard. Ces mouvements ne disent pas que quelque chose ne va pas dans la relation. Ils illustrent simplement le fait qu’un parent reste une personne avec des besoins parfois incompatibles entre eux : besoin de proximité et besoin d’espace, besoin de prendre soin et besoin d’être soi-même pris en charge, envie de voir son enfant grandir et nostalgie de ce qui disparaît avec chaque nouvelle étape.

La culpabilité complique souvent ce qui pourrait rester une simple nostalgie

Regretter une soirée improvisée entre amis ou un dimanche passé à ne rien faire pourrait n’être qu’une pensée passagère. Mais lorsqu’elle est immédiatement suivie de l’idée qu’un « bon parent » ne devrait pas ressentir cela, une seconde souffrance apparaît. Ce n’est alors plus seulement la liberté qui manque. Il faut aussi composer avec la culpabilité d’avoir constaté qu’elle manque.

Cette culpabilité peut conduire à minimiser sa fatigue, à ne pas demander d’aide ou à s’interdire des moments pour soi. Certains parents finissent ainsi par considérer chaque temps personnel comme quelque chose qui doit être justifié : travailler est légitime, aller chez le médecin est nécessaire, faire les courses est utile. Mais passer deux heures seul simplement parce que cela fait du bien peut sembler beaucoup plus difficile à défendre. Pourtant, avoir besoin d’un espace dans lequel on n’est momentanément responsable de personne ne remet pas en question l’attachement à son enfant.

Retrouver une place pour la personne derrière le parent

Les premières années de parentalité peuvent prendre énormément de place. Le temps disponible diminue, les priorités changent et une grande partie de l’énergie mentale est consacrée à l’organisation familiale. Il n’est donc pas toujours possible de « retrouver sa vie d’avant ». Et ce n’est peut-être pas réellement l’objectif. Il peut en revanche être important de préserver ou de reconstruire progressivement des espaces qui ne sont pas entièrement définis par le rôle parental.

Cela peut être le travail, le couple, les amis, le sport, une activité personnelle ou simplement du temps sans objectif particulier. La forme importe moins que la possibilité de continuer à se percevoir comme une personne entière, et pas uniquement comme le parent de quelqu’un. Cela suppose parfois aussi de revoir certaines exigences. Un moment pour soi n’a pas besoin d’être productif pour être légitime. Il n’est pas nécessaire de revenir d’une soirée entre amis plus reposé, plus patient et donc finalement « meilleur parent » pour qu’elle ait eu le droit d’exister. Le plaisir personnel peut être une raison suffisante.

Quand ce sentiment mérite davantage d’attention

Regretter ponctuellement certains aspects de sa vie passée est très différent de vivre quotidiennement la parentalité comme une expérience dont on souhaiterait pouvoir s’échapper. Lorsque la sensation de perte devient envahissante, que presque plus rien ne procure de plaisir, que l’irritabilité ou l’anxiété prennent beaucoup de place, que le lien avec l’enfant devient difficile ou que l’on a durablement l’impression de ne plus se reconnaître, il peut être utile d’en parler.

L’épuisement parental, la dépression ou certaines difficultés anxieuses peuvent parfois se cacher derrière ce qui est d’abord décrit comme une simple nostalgie de « l’avant ». Il n’est pas nécessaire d’attendre d’être au bout de ses ressources pour considérer que la situation mérite de l’attention.

Construire une vie nouvelle sans effacer l’ancienne

Devenir parent ne demande pas d’aimer chaque conséquence de la parentalité. On peut préférer sa famille d’aujourd’hui et regretter la liberté d’hier. Être profondément heureux que son enfant existe et trouver certains jours interminables. Se sentir à sa place dans cette nouvelle vie tout en ayant parfois envie de retrouver, pour quelques heures, celle que l’on avait avant.

L’enjeu n’est peut-être pas de choisir entre ces deux versions de soi, mais de permettre progressivement à la personne que l’on était avant d’avoir encore une place dans celle que l’on est devenue. Et lorsqu’un parent se surprend à penser avec nostalgie à un dimanche matin passé au lit, à un voyage improvisé ou simplement au luxe d’aller aux toilettes sans spectateur, il n’est pas nécessaire d’en tirer une conclusion sur l’amour qu’il porte à ses enfants.

Parfois, sa vie d’avant lui manque simplement un peu. Et ses enfants lui manqueraient probablement beaucoup plus.

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