La couleur des émotions

Nous parlons volontiers d’émotions positives et négatives. La joie, l’enthousiasme ou la sérénité appartiendraient à la première catégorie ; la peur, la tristesse, la colère ou la jalousie à la seconde. Cette distinction paraît évidente, tant elle est entrée dans le langage courant. Elle est pourtant assez trompeuse.

Une émotion n’est, en elle-même, ni bonne ni mauvaise. Certaines sont agréables à ressentir, d’autres beaucoup moins, mais toutes participent à notre adaptation à ce qui nous entoure. Elles attirent notre attention sur un événement, modifient notre état physiologique et nous préparent à réagir. La peur nous met en alerte, la colère mobilise notre énergie, la tristesse accompagne la perte et favorise souvent le retrait, tandis que la joie encourage l’exploration, le partage et le rapprochement avec les autres.

On pourrait ainsi imaginer notre vie émotionnelle comme une palette de couleurs. Certaines sont lumineuses et faciles à accueillir. D’autres sont plus sombres, parfois envahissantes, mais elles participent elles aussi à la richesse et à la complexité de l’ensemble.

La colère en est un bon exemple. Elle est souvent perçue comme une émotion qu’il faudrait apprendre à contrôler, voire à faire disparaître. Elle peut évidemment conduire à des comportements destructeurs lorsqu’elle déborde, mais elle joue également un rôle essentiel. Elle apparaît fréquemment lorsqu’une limite a été franchie, lorsqu’une situation est vécue comme injuste ou lorsqu’un besoin important n’est pas respecté. Elle peut donner l’énergie nécessaire pour se défendre, s’affirmer ou modifier une situation devenue insatisfaisante. Ressentir de la colère et agir avec agressivité sont deux choses différentes.

Il en va de même pour la peur. Personne n’apprécie particulièrement d’avoir peur, mais cette émotion constitue l’un de nos principaux systèmes de protection. Sans elle, nous évaluerions beaucoup moins efficacement les dangers. La difficulté vient du fait que ce système d’alarme n’est pas infaillible. Il peut se déclencher face à un danger réel, mais également face à une situation simplement incertaine, nouvelle ou associée à une expérience passée douloureuse. Une émotion peut donc être parfaitement réelle sans que l’interprétation de la situation qui l’accompagne soit nécessairement juste.

C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de notre fonctionnement émotionnel : une émotion nous informe, mais elle ne nous donne pas forcément une représentation exacte de la réalité.

Se sentir rejeté ne signifie pas nécessairement que l’on est rejeté. Ressentir de la honte ne prouve pas que l’on a quelque chose dont il faudrait avoir honte. Être jaloux ne démontre pas que l’autre est infidèle. La peur ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’un danger.

Nos réactions émotionnelles sont influencées par ce qui se déroule dans le présent, mais également par tout ce que nous avons appris auparavant. Deux personnes peuvent ainsi vivre exactement la même situation et ressentir des émotions très différentes. Une remarque formulée par un supérieur pourra être reçue par l’une comme une simple critique professionnelle et provoquer chez l’autre une anxiété importante. Une période de distance dans une relation pourra sembler anodine à quelqu’un et être vécue comme très menaçante par une personne particulièrement sensible à l’abandon.

Nos émotions racontent donc quelque chose de la situation, mais aussi quelque chose de nous-mêmes.

Elles ne sont d’ailleurs pas toujours aussi distinctes que le vocabulaire le laisse penser. Il est possible de ressentir simultanément de la tristesse et du soulagement après une séparation, de la joie et de l’appréhension face à un changement attendu, ou encore beaucoup d’amour et beaucoup de colère envers une même personne. Ces sentiments ne sont pas incompatibles. La vie émotionnelle est rarement constituée de couleurs parfaitement séparées : elle ressemble davantage à des nuances qui se superposent et se mélangent.

La difficulté apparaît parfois lorsque certaines de ces couleurs deviennent inacceptables à nos propres yeux. Une personne peut avoir appris qu’il ne faut jamais montrer sa colère, qu’être triste est un signe de fragilité ou qu’avoir peur signifie manquer de courage. À l’émotion initiale vient alors s’ajouter une seconde réaction : avoir honte d’être triste, culpabiliser d’être en colère ou s’en vouloir d’être anxieux. Ce n’est plus seulement l’émotion qui devient pénible, mais la lutte engagée contre elle.

L’objectif n’est pourtant pas d’accepter passivement tout ce que nos émotions nous poussent à faire. Comprendre sa colère ne signifie pas autoriser la violence. Accueillir sa peur ne signifie pas renoncer à ce qui nous effraie. Reconnaître sa jalousie ne justifie pas de contrôler l’autre. Il existe une différence importante entre laisser une émotion exister et lui laisser décider de notre comportement.

Apprendre à mieux réguler ses émotions consiste notamment à créer cet espace. Pouvoir reconnaître ce qui est là, tenter d’en comprendre la fonction, puis choisir la réponse que l’on souhaite y apporter.

Cela suppose aussi de renoncer à une idée assez séduisante : celle selon laquelle aller bien signifierait ressentir principalement des émotions agréables. Une vie sans tristesse supposerait une vie dans laquelle aucune perte ne nous touche. Une vie sans peur serait une vie dans laquelle rien ne nous semble suffisamment précieux pour vouloir le protéger. Une vie sans colère serait peut-être aussi une vie sans limites, sans indignation et sans besoin de défendre ce qui compte.

La santé psychologique ne se mesure donc probablement pas à la quantité d’émotions désagréables que l’on réussit à éliminer. Elle tient davantage à la possibilité de les reconnaître, de les traverser et de ne pas en être prisonnier.

Toutes les couleurs ne sont pas agréables. Mais aucune palette ne serait complète si l’on décidait de n’en conserver que les plus lumineuses.

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