“Je sais pourquoi je fais ça… mais je continue” : quand comprendre ne suffit pas à changer

Il arrive souvent que des patients commencent une thérapie avec une compréhension déjà très fine de leur fonctionnement.

« Je sais que j’ai peur d’être abandonné parce que j’ai grandi avec un parent peu disponible. » « Je sais que je cherche constamment l’approbation des autres. » « Je sais que je me mets une pression énorme parce que j’ai appris très tôt qu’il fallait réussir pour être valorisé. »

Et pourtant, malgré cette compréhension, quelque chose ne change pas.

On continue à paniquer lorsqu’un message reste sans réponse. À accepter des choses que l’on aurait voulu refuser. À se sentir profondément remis en question par une critique. À choisir des relations qui nous font souffrir. À se parler avec une dureté que l’on n’aurait jamais envers quelqu’un d’autre. Cela peut être particulièrement frustrant : si je sais d’où cela vient, pourquoi est-ce que je n’arrive pas simplement à faire autrement ?

Comprendre son fonctionnement est important… mais ce n’est qu’une partie du travail

Mettre du sens sur ce que l’on vit peut déjà être profondément aidant. Comprendre que certaines réactions ne surgissent pas « de nulle part », mais se sont construites au fil de notre histoire, permet souvent de porter un regard différent sur soi-même. Mais notre fonctionnement psychologique ne repose pas uniquement sur des raisonnements conscients. Au cours de notre vie, nous construisons aussi des représentations très profondes de nous-mêmes, des autres et des relations : ce que l’on appelle notamment des schémas. Par exemple :

« Je finirai par être abandonné. » « Mes besoins passent après ceux des autres. » « Si je montre qui je suis vraiment, on ne m’aimera pas. » « Je dois être irréprochable pour avoir de la valeur. » « Je ne peux compter que sur moi-même. »

Ces schémas ne sont pas nécessairement des pensées que l’on formule consciemment. Ils peuvent être tellement intégrés qu’ils ressemblent davantage à des évidences.

Le cerveau peut savoir une chose… et en ressentir une autre

On peut parfaitement savoir qu'une relation actuelle est sécurisante et ressentir une peur intense dès que l'autre prend ses distances. On peut savoir que faire une erreur au travail n'est pas dramatique et néanmoins ressentir une honte disproportionnée lorsqu'elle arrive. On peut savoir que l'on a le droit de poser des limites et se retrouver, au moment de dire non, envahi par la culpabilité. C'est précisément là que l'écart entre « je sais » et « je ressens » devient important. Une partie du travail thérapeutique consiste alors à ne pas seulement comprendre pourquoi une réaction existe, mais à observer ce qui se passe au moment où elle s'active.

Quelle émotion apparaît ? Quelle pensée surgit immédiatement ? Que raconte-t-elle sur moi ou sur l'autre ? Qu'est-ce que j'ai envie de faire à cet instant ? Et surtout : qu'est-ce que cette réaction cherche à protéger ?

Des stratégies qui ont parfois été utiles

Beaucoup de comportements qui nous font souffrir aujourd'hui ont eu, à un moment donné, une fonction. Un enfant qui apprend à être extrêmement attentif à l'humeur d'un parent peut devenir un adulte qui analyse constamment les réactions des autres. Une personne qui a appris que le conflit menaçait la relation peut devenir particulièrement conciliante, quitte à ne plus savoir poser ses limites. Quelqu'un qui a été fortement valorisé pour ses réussites peut développer un perfectionnisme qui lui permet d'avancer… mais qui rend chaque échec extrêmement douloureux.

Il ne s'agit donc pas simplement de supprimer un « mauvais comportement ». Il s'agit de comprendre pourquoi cette stratégie existe, ce qu'elle a permis de protéger et pourquoi elle continue à s'activer alors que le contexte a changé.

Alors, comment change-t-on réellement ?

Le changement thérapeutique peut passer par plusieurs niveaux. Il peut d'abord s'agir d'identifier les schémas qui se répètent et de comprendre comment ils se sont construits. Puis d'apprendre à reconnaître leur activation dans le présent : « Là, je suis en train d'interpréter son silence comme la preuve qu'il va m'abandonner. » Mais le travail ne s'arrête pas nécessairement là.

Selon les situations et les besoins de la personne, la thérapie peut également permettre de travailler sur les expériences émotionnelles associées à ces schémas, sur certains souvenirs, sur les stratégies d'évitement ou de protection qui se sont installées, ou encore sur la capacité à agir différemment même lorsqu'une émotion inconfortable est présente. C'est notamment ce qui m'amène à utiliser une approche intégrative, en m'appuyant sur différents outils issus entre autres de la thérapie des schémas, des thérapies cognitivo-comportementales, de l'ACT ou encore de l'ICV.

L'objectif n'est pas d'appliquer une méthode identique à chaque personne, mais de comprendre ce qui maintient aujourd'hui la difficulté et de choisir le travail thérapeutique le plus pertinent.

« Je comprends tout, mais ça ne change rien »

Cette phrase n'est donc pas le signe que la thérapie est impossible ou que vous « résistez » au changement. Elle peut au contraire indiquer que le travail doit aller au-delà de l'explication. Parce qu'il existe parfois une grande différence entre comprendre son histoire et ne plus la revivre automatiquement dans le présent. Et c'est précisément dans cet espace que la thérapie peut devenir particulièrement intéressante : lorsque l'on ne cherche plus seulement à répondre à la question « Pourquoi suis-je comme ça ? », mais progressivement à une autre :

« Maintenant que je comprends ce qui se passe en moi, comment puis-je apprendre à vivre autrement ? »